D’une zone économique
vers une Union politique :
Qui a peur de la Constitution pour l’Europe ?
Il
convient de rappeler que les six Etats signataires du traité de Rome qui créa
le Marché Commun en mars 1957, se proposaient « d’assurer par une action
commune le progrès économique et social de leur pays en éliminant les barrières
douanières divisant l’Europe ». et souhaitaient ainsi «
garantir la stabilité dans l’expansion, l’équilibre des échanges et la loyauté
dans la concurrence ». Cette construction européenne devait permettre de
sauvegarder la paix et la liberté. La libre circulation des biens, des
personnes, des capitaux et des services en constituait déjà l’élément
moteur.
Le projet tant décrié de
la directive dite « Bolkestein »
n’a d’autre objectif que d’assurer effectivement
la libéralisation du marché des services prévue
par ce traité fondateur : elle verra donc le jour indépendamment de la
constitution à ratifier... même au prix de quelques aménagements politiques. Il
s’agit simplement de faciliter la fourniture de prestations entre les divers Etats de l’Union grâce à un guichet
unique, à l’application au prestataire des règles administratives et
juridiques de son pays d’origine, à l’abolition
d’autorisations préalables, étant précisé que les conditions de travail (durée
maximale de travail, salaire minimum, sécurité…) resteront régies par la
directive sur le détachement des travailleurs (96/71/CE) et seront de ce fait
toujours soumises à la législation du pays d’accueil. Sachant que la France est
l’un des premiers exportateurs de services en Europe, le bilan de cette future
directive devrait s’avérer globalement positif ! Il reste néanmoins à espérer
une harmonisation aussi rapide que possible des législations sociales au niveau
européen.
Dans le cadre des politiques communes
mises en œuvre, notamment dans les secteurs de l’agriculture,
des transports et de la concurrence, il existe d’ores et déjà des règlements communautaires primant notre droit
interne, obligatoirement et directement
applicables, tels par exemple, les règlements d’exemption par catégorie
concernant les accords de distribution ou d’achat exclusifs (n° 2790/1999/CE) ,
les accords de transfert de technologie (n° 772/04/CE), qui prohibent les
ententes et le cloisonnement des marchés nationaux et qui sont appelés à
devenir des « lois européennes ». La Constitution autorisera les
parlements nationaux à exercer un contrôle en amont sur les projets de la
commission, afin de vérifier que celle-ci n’empiète pas sur les compétences du
ressort des gouvernements nationaux.
Il n’est pas raisonnable d’affirmer que l’Europe
des 25 pourra continuer à fonctionner dans les mêmes conditions que l’Europe
des 15 : le principe des décisions à l’unanimité, le droit de veto national
dans tous les domaines, l’alourdissement des institutions représentant tous les
Etats membres... sont autant de facteurs qui conduiraient inévitablement à
paralyser le dispositif. La Constitution prévoit donc des avancées
significatives à cet égard et notamment : une commission réduite à 18 représentants
dès 2014, un accroissement des pouvoirs du parlement européen, qui légifèrera
conjointement avec le Conseil des ministres, la suppression du droit de veto
sur certains points et le vote du Conseil à la majorité qualifiée étendu à 25
nouveaux domaines, la possibilité de renforcer la coopération entre les Etats
membres qui le souhaitent, une clause de défense mutuelle au profit de tout
Etat membre victime d’une attaque… Une véritable représentation de l’Europe sur
la scène internationale constitue également un progrès sérieux : une Union dotée de la personnalité
juridique, ayant à sa tête un interlocuteur stable, en la personne d’un Président
désigné par le Conseil européen pour un mandat de deux ans et demi
renouvelable, ainsi qu’un ministre des affaires étrangères de l’Union : voilà
qui permettra (peut-être) de prévenir certaines cacophonies dans le concert
européen !
Il est aussi illusoire de s’imaginer que
le rejet de cette constitution permettra à la France de convaincre l’ensemble
de ses 24 partenaires de renégocier son contenu et ce, dans l’optique d’une
Europe moins libérale et plus « sociale » , alors que l’adoption définitive
de la charte des droits fondamentaux du citoyen européen proclamée à Nice est
en toute hypothèse un acquis important au regard de l’évolution du droit
communautaire (reconnaissance de la dignité, des libertés, de l’égalité, de la
solidarité, de la citoyenneté et de la justice). D’ailleurs, la Confédération
Européenne des Syndicats regroupant les membres de 35 pays européens, soutient
ce texte , considérant que malgré des faiblesses, « la
nouvelle Constitution représente une nette amélioration par rapport aux traités
actuels instituant l’Union européenne » .
Enfin s’agissant de la question de l’adhésion
de la Turquie, elle n’est pas à l’ordre du jour. Il est vrai que ce pays, déjà
associé à l’Europe depuis 1963 et membre d’une union douanière, ouvrira des négociations
en vue de son adhésion le 30 octobre 2005. Mais son entrée dans l’Union, sera
non seulement subordonnée à la réalisation des critères politiques et économiques
requis (reconnaissance diplomatique de Chypre, égalité entre hommes et femmes…),
mais aussi à l’adoption d’un traité d’adhésion, qui devrait faire l’objet d’un
nouveau référendum en France… probablement dans 10 ou 15 ans !
Le traité constitutionnel pour l’Europe
selon V. Giscard d’Estaing :
« le résultat n’est pas parfait, mais il est inespéré »